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Aux origines du stand-up : des cabarets new-yorkais à nos scènes
Histoire du stand-up

Aux origines du stand-up : des cabarets new-yorkais à nos scènes

· 13 min de lecture

Un micro, un tabouret, parfois un verre d'eau. Et une personne seule face à une salle qu'elle doit faire rire, là, tout de suite, sans décor ni filet. Le stand-up a l'air de la chose la plus simple du monde. Pourtant,…

Un micro, un tabouret, parfois un verre d'eau. Et une personne seule face à une salle qu'elle doit faire rire, là, tout de suite, sans décor ni filet. Le stand-up a l'air de la chose la plus simple du monde. Pourtant, derrière ce dépouillement se cache plus d'un siècle d'histoire : des théâtres de variétés américains aux hôtels de vacances des montagnes Catskill, des caves enfumées de Greenwich Village jusqu'aux comedy clubs de Paris et aux scènes ouvertes de Marseille.

Comment cet art né outre-Atlantique est-il devenu l'un des spectacles préférés des Français ? Remontons le fil, micro en main.

Avant le micro : vaudeville, minstrel shows et Borscht Belt

Le stand-up moderne naît aux États-Unis au tournant du XXe siècle. Il ne sort pas de nulle part : il hérite de plusieurs formes de spectacle populaire, à commencer par le vaudeville et les minstrel shows.

Le vaudeville, école du monologue

Le vaudeville américain est un grand bazar scénique. Dans une même soirée se succèdent chanteurs, danseurs, magiciens, numéros d'animaux et comiques. Au milieu de ce défilé, certains artistes s'avancent seuls devant le rideau pour enchaîner les blagues pendant une dizaine de minutes. Le monologue comique tient déjà là sa forme embryonnaire.

Une origine qu'il faut regarder en face

L'histoire du stand-up a aussi une part sombre. Les minstrel shows, très populaires au XIXe siècle, reposaient sur le blackface : des artistes blancs grimés caricaturaient les Afro-Américains. Plus largement, beaucoup de comiques de l'époque se construisaient un personnage ethnique, allemand, écossais ou juif, nourri de clichés. Le rire américain s'est d'abord bâti sur les stéréotypes, avant que les artistes ne s'en emparent pour les retourner.

1929 : le krach, puis les montagnes

Le krach boursier de 1929 met le vaudeville à genoux : les tournées ne sont plus rentables. Les comiques se replient alors vers de nouveaux lieux, et l'un d'eux va changer leur métier.

Dans les montagnes Catskill, au nord de New York, des hôtels de vacances accueillent des familles juives souvent refusées ailleurs. On surnomme la région le Borscht Belt, la « ceinture du bortsch », en référence à la soupe de betterave des immigrés d'Europe de l'Est. Chaque soir, il faut divertir les vacanciers. Des centaines de jeunes comiques y font leurs classes, parmi lesquels Milton Berle, Sid Caesar, Mel Brooks ou Carl Reiner.

C'est là que l'humour change de nature : les gags visuels du vaudeville cèdent peu à peu la place à un humour parlé, plus proche de la conversation. Autodérision, râleries, disputes conjugales, jeux de mots et pincées de yiddish : le ton du stand-up est en train de naître.

Le Chitlin' Circuit, l'autre berceau

Au même moment, la ségrégation interdit aux artistes noirs la plupart des scènes blanches. Ils se produisent sur le Chitlin' Circuit, un réseau de salles qui leur est réservé. Selon l'historien Kliph Nesteroff, auteur de The Comedians, une grande partie du stand-up moderne découle de ces deux traditions : l'humour juif-américain et l'humour afro-américain.

Enfin, un homme va faire du monologue comique un pilier du divertissement américain : Bob Hope, ancien danseur de vaudeville né en Angleterre, qui l'impose à la radio puis à la télévision.

Années 1950-1960 : quand le comique enlève le smoking

Jusqu'aux années 1950, le comique américain porte le smoking. Il récite des blagues bien huilées, souvent interchangeables, qu'il peut resservir des années durant. Puis une poignée d'artistes casse le moule.

Mort Sahl et son journal plié

En 1953, un jeune homme monte sur la scène du hungry i, un club de San Francisco. Il s'appelle Mort Sahl. Pas de costume : un pull, un col ouvert, et un journal du jour roulé sous le bras. Il commente l'actualité et la politique, improvise, digresse, laisse des histoires en suspens pour en commencer d'autres. Lui-même comparait son style à un solo de jazz en paroles.

Le public adore. Woody Allen, George Carlin ou Lenny Bruce reconnaîtront tous son influence. Pour la première fois, le comique ne raconte plus des blagues : il raconte ce qu'il pense.

Greenwich Village, le laboratoire

À New York, c'est dans les cafés et les caves de Greenwich Village que cette nouvelle liberté s'épanouit. Folk, poésie beat et humour s'y côtoient, dans des lieux comme le Bitter End ou le Café Au Go Go, sur Bleecker Street.

Lenny Bruce : la liberté d'expression jugée sur scène

Lenny Bruce pousse la logique jusqu'au bout. Religion, sexe, racisme, hypocrisie sociale : rien n'échappe à ses monologues crus. Fin mars 1964, il entame une série de spectacles au Café Au Go Go. Des policiers en civil enregistrent ses représentations. Il est arrêté le 3 avril, remonte sur scène dès le lendemain, puis se fait arrêter une seconde fois quelques jours plus tard.

L'affaire fait scandale. Une pétition de soutien réunit notamment Bob Dylan, James Baldwin, Susan Sontag, Norman Mailer et Paul Newman. Le 4 novembre 1964, Bruce est pourtant reconnu coupable d'obscénité. Il meurt en 1966, sans avoir obtenu gain de cause. Il faudra attendre 2003 pour que le gouverneur de l'État de New York, George Pataki, lui accorde une grâce posthume.

Son combat a ouvert la voie : après lui, le stand-up devient un espace où l'on peut tout dire, ou presque.

1963 : l'Improv, premier vrai comedy club

Un an avant l'arrestation de Bruce, un autre événement passe presque inaperçu. Le 20 avril 1963, Budd Friedman et Silver Saundors ouvrent l'Improvisation au 358 West 44th Street, dans le quartier de Hell's Kitchen. Une petite salle d'une cinquantaine de places, pensée au départ comme un lieu où les artistes de Broadway viendraient se détendre après leurs spectacles.

Très vite, les comiques s'y succèdent au micro. Jusqu'à fin 1972, l'Improv reste le seul club de Manhattan à proposer ce type de plateau. Les recruteurs du Tonight Show de Johnny Carson viennent y dénicher leurs nouveaux talents. Le modèle du comedy club moderne est né : une salle intimiste, un enchaînement d'humoristes, un public proche de la scène.

Années 1970-1980 : l'âge d'or des comedy clubs

Les années 1970 transforment le stand-up en véritable industrie. New York n'est plus seule : la côte Ouest entre dans la danse.

Le Comedy Store, temple de Sunset Boulevard

Le 7 avril 1972, le comique Sammy Shore, sa femme Mitzi et l'auteur Rudy DeLuca ouvrent le Comedy Store au 8433 Sunset Boulevard, à West Hollywood, dans le bâtiment de l'ancien cabaret Ciro's. Le club devient la propriété de Mitzi Shore après son divorce. Sous sa direction, il devient une pépinière : Jay Leno, David Letterman, Robin Williams, Richard Pryor ou Jim Carrey y font leurs armes.

En 1978, Mitzi Shore ouvre à l'étage le Belly Room, une salle réservée aux femmes humoristes, une initiative alors inédite.

1979 : les comiques se mettent en grève

À l'époque, ni Mitzi Shore ni Budd Friedman ne rémunéraient les humoristes. L'idée dominante ? La visibilité offerte par le club vaut largement un cachet. En 1979, des comiques du Comedy Store se mettent en grève pendant plusieurs semaines. Mitzi Shore finit par céder et accepte de payer chaque passage. D'autres clubs du pays suivent : le stand-up devient un métier rémunéré.

Le boom des années 1980

Entre-temps, Budd Friedman a ouvert un second Improv à Los Angeles en 1974, sur Melrose Avenue. La concurrence avec le Comedy Store est rude, mais elle stimule toute la scène. À New York, Catch a Rising Star a ouvert ses portes fin 1972.

Puis la télévision s'en mêle. De 1982 à 1996, la chaîne A&E diffuse An Evening at the Improv, tourné au club de Los Angeles. Les comedy clubs se multiplient dans tout le pays : en 2015, l'Improv compte à lui seul 22 adresses dans 12 États. Le stand-up est devenu un pilier de la culture populaire américaine. Il ne lui reste plus qu'à traverser l'Atlantique.

Le stand-up débarque en France

On n'a pas attendu les Américains pour rire en France. Le pays a une solide tradition du one-man-show et du café-théâtre, portée par des figures comme Coluche. Mais le stand-up, au sens strict, n'arrive des États-Unis qu'à la fin du XXe siècle, d'abord dans quelques salles confidentielles.

One-man-show ou stand-up : quelle différence ?

La nuance compte. Le one-man-show met souvent en scène des personnages, avec costumes, accessoires et sketches écrits comme une pièce. Le stand-up, lui, se joue micro en main, sans accessoire, dans une adresse directe au public. L'humoriste parle en son nom, intègre les réactions de la salle et rebondit sur elles. Moins de quatrième mur, plus de conversation.

2006 : le Jamel Comedy Club change la donne

Au milieu des années 1990, Jamel Debbouze se fait connaître sur Canal+. Entre 1999 et 2003, il enchaîne trois spectacles seul en scène à Paris, en France et au Maghreb, très influencés par le stand-up américain.

Le 15 juillet 2006, il lance sur Canal+ le Jamel Comedy Club, une émission estivale où de jeunes humoristes se succèdent au micro, dans la pure tradition américaine. Pour beaucoup de téléspectateurs français, c'est une découverte. L'émission attire deux fois l'audience habituelle de sa case du samedi soir et fait émerger toute une génération : Thomas Ngijol, Amelle Chahbi, Kheiron, Blanche Gardin...

En avril 2008, Jamel Debbouze ouvre son propre lieu au 42 boulevard de Bonne-Nouvelle, à Paris, dans un ancien cinéma : le Comedy Club. C'est l'un des premiers clubs de stand-up à l'américaine en France.

Les comedy clubs parisiens prennent le relais

Dans son sillage, les scènes se multiplient à Paris : Paname Art Café, Point-Virgule, Nouvelle Seine, Théâtre de Dix Heures... Les jeunes humoristes y rodent leurs textes soir après soir, comme leurs aînés new-yorkais à l'Improv cinquante ans plus tôt.

2018, l'année Netflix

Une nouvelle génération grandit avec Eddie Murphy, Chris Rock et les spectacles américains disponibles en ligne. Fary, passé par le Point-Virgule et le Paname Art Café, voit son premier spectacle, Fary is the New Black, diffusé par Netflix en 2018. Il fait partie des

tout premiers humoristes français distribués par la plateforme. La même année, Gad Elmaleh, installé à New York depuis 2015, sort American Dream, son premier spectacle entièrement en anglais, tourné au Town Hall de Manhattan.

La boucle est bouclée : le stand-up, parti de New York, y revient avec un accent français. Et en 2019, Fary ouvre à Paris son propre comedy club, Madame Sarfati.

Aujourd'hui : le stand-up sort de Paris, et Marseille s'y met

Longtemps, faire carrière dans le stand-up en France voulait dire une chose : monter à Paris. Les producteurs, les salles et les plateaux s'y concentraient. Ce n'est plus tout à fait vrai, et Marseille en est la meilleure preuve.

De un à cinq comedy clubs en dix ans

En 2014, Marseille ne compte qu'un seul comedy club : le Comédie Club Vieux-Port, quai de Rive-Neuve, inauguré par Kev Adams. Redouane Bougheraba y fait ses premières armes. En 2018, Stan Brizay ouvre l'Art Dû, rue Marengo, avec une scène dédiée à l'humour.

Faute de lieux, une cinquantaine d'humoristes marseillais organisent leurs propres plateaux, au Chapiteau de la Belle de Mai ou dans des bars. En octobre 2021, deux d'entre eux, Quentin Friburger et Sébastien Meï, ouvrent le Garage Comedy Club près du cours Julien.

L'électrochoc du confinement

Le Covid a joué un rôle inattendu. Privés de scène, beaucoup d'humoristes locaux, qui vivaient de soirées « au chapeau », décident de professionnaliser leur pratique à la réouverture. Côté public, ceux qui ont dévoré des spectacles sur leur canapé ont envie de rire en vrai. Certains plateaux passent d'une date par mois à deux par semaine.

2025, l'année du doublé

Début 2025, Gad Elmaleh ouvre le Vig's sur le Vieux-Port. En avril, Sébastien Meï inaugure le Marseille Comedy Club, rue de Rome : environ 220 places assises réparties en trois salles, ce qui en fait le plus grand comedy club du sud de la France. À l'été 2025, cinq comedy clubs animent le centre-ville.

Une scène vivante, mais encore en construction

La scène marseillaise a ses atouts : un public chaleureux et fier de soutenir ses talents, et une ville qui devient elle-même un sujet de sketch. Elle a aussi ses défis. Selon Made in Marseille, on compte en moyenne une humoriste pour six humoristes masculins sur les plateaux. Et les réseaux sociaux pèsent désormais lourd : des producteurs attendent qu'un artiste ait déjà une communauté en ligne avant de s'intéresser à lui.

La scène ouverte, porte d'entrée du métier

Partout en France, la scène ouverte reste le passage obligé. Le principe n'a pas changé depuis Greenwich Village : quelques minutes de micro, souvent cinq à dix, pour tester un texte devant un vrai public. C'est là qu'on se trompe, qu'on recommence, et qu'on finit par trouver sa voix.

Un micro, une salle, et toujours la même magie

Des vaudevilles du début du XXe siècle aux comedy clubs du Vieux-Port, le décor a changé, mais le cœur du stand-up est resté le même. Une personne seule, une voix, un regard sur le monde, et une salle qui décide en quelques secondes si elle rit ou non.

Chaque génération a ajouté sa pierre : les comiques du Borscht Belt ont inventé le ton, Mort Sahl et Lenny Bruce ont conquis la liberté de parole, l'Improv et le Comedy Store ont créé les clubs, Jamel Debbouze a ouvert la porte en France. Aujourd'hui, c'est dans les petites salles de nos villes que s'écrit la suite.

Et si vous veniez la vivre de près ? Chez Le PAM, nous produisons et accompagnons des humoristes de la scène locale. Découvrez nos prochains plateaux de stand-up et réservez votre place : le prochain grand nom de l'humour joue peut-être déjà à deux pas de chez vous.

Sources

  • History of stand-up comedy — Wikipedia
  • Stand-up comedy — Encyclopædia Britannica (Richard Zoglin)
  • Make 'Em Laugh: The Comedians tells the story of stand-up — NPR, 2015 (Kliph Nesteroff)
  • The Rise of Modern Stand-Up Comedy — KMUW
  • Remembering the Borscht Belt — Aish
  • Mort Sahl — Wikipedia
  • Mort Sahl obituary — San Francisco Chronicle, 2021
  • The Lenny Bruce Trials: chronology — Famous Trials (UMKC)
  • Lenny Bruce obscenity trial — Biography.com
  • 8 celebrities arrested for obscenity — Mental Floss (grâce de 2003)
  • The Improv — Wikipedia
  • How the Improv Changed Comedy Forever — The Village Voice
  • History — The Comedy Store
  • The Comedy Store — Wikipedia
  • Mitzi Shore — TV Insider
  • Stand-up : debout, les damnés de la scène ! — ARTCENA
  • Jamel lance son « Comedy Club » — Yabiladi / AFP, 2006
  • Jamel Debbouze — INA, Fresques
  • Gallic bred? — Chortle, 2006
  • Jamel Comedy Club : stand-up comedy à la française ? — Cambridge University Press (Jonathan Ervine)
  • Fary — Fnac Spectacles
  • Gad Elmaleh: American Dream — Netflix Media Center
  • Comedy clubs, une vague d'humour déferle sur Marseille — Made in Marseille, juillet 2025
  • À Marseille, la scène des comedy clubs prend de l'ampleur — Time Out Marseille, octobre 2025
  • Le plus grand comedy club du sud de la France ouvre à Marseille — Made in Marseille
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